De Morteau à l’Indiana : la naissance du Besançon américain

Au nord-est de l’Indiana, dans le comté d’Allen, à l’est de Fort Wayne, subsiste un lieu nommé Besancon. Ce n’est pas une ville au sens administratif, mais un ancien établissement rural organisé autour d’une paroisse catholique. Le site se trouve aujourd’hui le long de la Lincoln Highway, près de New Haven. Derrière ce nom se cache une histoire très précise : celle d’une colonie fondée au milieu du XIXᵉ siècle par des familles venues presque toutes de la même région de France, la Franche-Comté, et plus particulièrement du Doubs.

📍 Besancon (Indiana)

L’implantation commence dans les années 1840, dans une zone encore largement agricole et boisée. Les premiers colons francophones s’installent dans Jefferson Township, où les terres sont disponibles et bon marché. Les documents américains parlent d’abord de “New France” pour désigner le secteur, signe que les habitants se reconnaissent comme un groupe d’origine commune. Il ne s’agit pas d’une ville planifiée, mais d’un ensemble de fermes dispersées, reliées entre elles par la paroisse, le cimetière et quelques bâtiments communautaires.

Parmi les tout premiers colons figure Joseph Marcellin Dodane, originaire de Morteau, dans le Haut-Doubs. Né en 1814, il quitte la Franche-Comté en 1837, à une époque où les campagnes comtoises connaissent des difficultés économiques, une pression démographique croissante et des récoltes incertaines. Comme beaucoup de migrants de l’époque, il rejoint le port du Havre, principal point d’embarquement pour l’Amérique. Il embarque sur le navire Sully et arrive à New York le 10 avril 1837. Sa famille le rejoint l’année suivante.

Tombe de Joseph Dodane, pionnier de la colonie (1814-1875)
Source : Find a Grave / St. Louis Besancon Cemetery records.

Les Dodane s’installent d’abord dans le Stark County, dans l’Ohio, une région déjà fréquentée par des colons européens. Mais les terres y deviennent progressivement plus chères et les possibilités d’installation plus limitées. Comme d’autres migrants ruraux venus d’Europe, ils poursuivent leur route vers l’ouest, attirés par les terres encore bon marché de l’Indiana.

Vers 1845 ou 1846, Joseph Marcellin Dodane s’installe à l’est de New Haven, dans le Jefferson Township, au cœur d’une zone encore boisée et très peu peuplée. C’est là que se forme progressivement une petite communauté francophone que les documents de l’époque appellent d’abord “New France”, avant que le nom de Besancon ne s’impose.

La même période marque les débuts de la vie religieuse de la colonie. Les chroniques paroissiales indiquent que les premières messes sont célébrées dès 1845 ou 1846 dans la maison en rondins de Joseph Dodane, par le missionnaire français Father A. Bessonies. Cette habitation sert alors de premier lieu de culte pour les quelques familles dispersées dans la campagne. Dodane participe également, avec d’autres colons comme C. F. Lomont, au financement de la première église qui sera construite quelques années plus tard. À cette époque, la colonie ne compte encore qu’un petit nombre de familles, mais le noyau de la future paroisse de Besancon est déjà constitué.

D’autres familles francophones arrivent rapidement. En 1847, les Havert et les Joly s’installent dans Jefferson Township. Le recensement de 1850 montre déjà une petite communauté stable d’environ dix-huit familles françaises dans les townships de Jefferson et Jackson. Parmi elles apparaissent les Roy et les Frene, qui rejoignent la colonie au début des années 1850. Le mouvement s’accélère rapidement : la colonie passe de quelques familles isolées dans les années 1840 à soixante-quatre familles françaises en 1860.

Grange avec pont d’accès surélevé à Besancon (Indiana)
Le pont de grange
Cette grange surélevée, visible dans la campagne de Besancon (Indiana), repose sur le principe du « pont de grange ». On accède directement à l’étage pour stocker le foin, tandis que les animaux occupent le niveau inférieur. Ce type d’aménagement, courant dans les régions rurales d’Europe, a voyagé avec les colons du XIXᵉ siècle.

Cette croissance s’explique par un phénomène de migration en chaîne. Les premiers arrivés écrivent aux parents restés au pays, décrivent les terres disponibles, les récoltes, la possibilité de devenir propriétaire. Les nouvelles familles suivent les anciennes, souvent issues des mêmes villages ou de communes voisines. La colonie de Besancon n’est donc pas le fruit d’une immigration française dispersée, mais d’un groupe très localisé, transplanté collectivement.

C’est dans cette seconde vague que l’on trouve l’une des origines les plus précisément documentées : celle de Joseph Girardot. Né le 5 juin 1807 à Viéthorey, un petit village du Doubs situé entre Rougemont et Clerval, il vit plus de vingt ans dans cette commune agricole avec sa femme Reine Victoire Jacoutot, également née à Viéthorey. Plusieurs de leurs enfants y naissent entre 1829 et 1843. En 1853, la famille quitte le village pour l’Amérique et rejoint directement la colonie de Besancon, dans l’Indiana.

Le trajet des Girardot est typique des migrants ruraux du XIXᵉ siècle. Après avoir quitté Viéthorey, la famille rejoint probablement Besançon ou Belfort, puis la vallée de la Saône et Paris, avant d’atteindre le port du Havre. La traversée de l’Atlantique dure plusieurs semaines, dans des conditions simples et souvent difficiles. Une fois arrivés aux États-Unis, les migrants poursuivent leur route vers l’intérieur du pays, en bateau, en train ou en chariot, jusqu’aux terres agricoles du Midwest. C’est ainsi que les Girardot atteignent Jefferson Township en 1853, où ils retrouvent d’autres familles venues de la même région.

Autour d’eux, les registres paroissiaux et les chroniques locales font apparaître des patronymes typiquement franc-comtois : Dodane, Girardot, Lomont, Gremaux, Monnot, Pernot, Huguenard, Maire, Voirol, Beauchot, Perriguey, Cayot. Ces noms, très présents au XIXᵉ siècle dans le Doubs et le Jura, confirment l’origine régionale très précise de la colonie. Plusieurs familles identifiées proviennent de villages proches les uns des autres, notamment autour de Morteau, Viéthorey, Boumois, Ornans ou Amancey, soit un rayon d’une cinquantaine de kilomètres autour de Besançon.

La vie de la colonie s’organise autour de la paroisse Saint-Louis, véritable centre social et spirituel. Le français reste la langue du foyer et de l’église pendant une ou deux générations. Les prénoms fréquents dans les registres — Claude, Jean-Claude, Philomène, Marie-Odile — rappellent directement les traditions comtoises. Les chroniques locales évoquent même la référence à saint Claude, figure importante du catholicisme régional, très vénérée dans le Jura et le Haut-Doubs.

Église Saint-Louis de Besancon (Indiana)
Source : National Register of Historic Places – St. Louis, Besancon Historic District / Wikimedia Commons.
Galerie des prêtres de la paroisse Saint-Louis
Source : St. Louis Besancon Parish historical booklet, Indiana.

En 1870-1871, la communauté construit une nouvelle église en brique dans le style néo-gothique. Avec son clocher central, elle domine la plaine de l’Indiana et devient un repère visible à des kilomètres. À la fin du XIXᵉ siècle, le presbytère est édifié en 1893, puis une academy et un couvent en 1915. L’ensemble forme un véritable complexe paroissial rural, typique des colonies catholiques d’immigrants européens du Midwest.

Cimetière de la paroisse Saint-Louis de Besancon (Indiana)
Source : St. Louis Besancon Catholic Church – archives locales / Wikimedia Commons

Au début du XXᵉ siècle, la mémoire française reste suffisamment vivante pour qu’une French American Society soit active dans la région en 1903. Les descendants des pionniers parlent encore parfois le français à la maison, même si l’anglais s’impose progressivement à l’école et dans la vie publique.

Le cœur historique de la colonie — église, cimetière, presbytère et bâtiments scolaires — est finalement inscrit en 1995 au National Register of Historic Places sous le nom de St. Louis, Besancon Historic District. Ce classement reconnaît l’importance de cette petite colonie rurale dans l’histoire de l’immigration européenne aux États-Unis.

Aujourd’hui, Besancon n’est plus qu’un lieu rural discret, sans statut municipal. Mais derrière l’église et les pierres tombales aux noms franc-comtois subsiste la trace d’une migration très précise : celle de familles venues de villages du Doubs — comme les Dodane de Morteau, les Girardot de Viéthorey ou les Monnot du secteur de Rougemont — qui ont transplanté, au milieu du XIXᵉ siècle, un petit morceau de Franche-Comté dans les plaines de l’Indiana.

1 réflexion sur “De Morteau à l’Indiana : la naissance du Besançon américain”

  1. Excellent article bien documenté. A ce sujet je vous recommande l’excellent livre de Georges Jeanney  » Nos cousins comtois d’Amérique ». En 1997 Georges, industriel Bisontin se rend à Chicago où il apprend l’existence de Besancon en Indiana. Chez Cabedita en 2007. A lire absolument.

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